Solidago

Te souviens-tu du printemps où nous nous sommes rencontrés ? Tu avais fait une chute à bicyclette en revenant du marché. J’étais arrivé juste après, par chance. Tu avais dû déraper sur les gravillons, tu étais tombée assez rudement sur le bas-côté herbu. Tu étais si jolie dans ta robe d’été, assise dans parmi les œillets et les verges d’or. Je t’avais aidée à remettre dans ton panier les légumes répandus sur la chaussée, poireaux, carottes et oignons. Ta cheville était un peu enflée, nous n’avions rien pour la bander. L’orage menaçait, les martinets faisaient du rase-motte. Nous avions dissimulé ton vélo dans les buissons et je t’avais ramenée chez toi.

Tu m’avais offert du thé de Chine. Je t’avais parlé de mon travail de sculpteur, des difficultés à boucler les fins de mois pour celui qui vit dans l’attente d’hypothétiques commandes ou de bourses octroyées chichement, mais aussi de mon enthousiasme à l’idée de l’érection prochaine d’un monument à la gloire du marquis de Sade dans son fief de Lacoste. Privilège rare, ta chatte siamoise ronronnait sur mes genoux. Comment en étions-nous arrivés à parler de ton goût pour la fessée ? Mais ça, c’est une autre histoire.

Les mots du jour : martinet, verges, chatte, érection, œillet, oignon, bourses, vit, bander.
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Bal au village

Salle des fêtes, boule à facettes.

Quart d’heure des slows, pas de bol, la belle m’envoie bouler.

Sa copine dit oui, un regard en coin aux copains.

Cloclo bêle Le téléphone pleure, c’est le bel été 1974.

Vingt ans pile, te fais pas de bile, Bill.

Mon humour à deux balles la fait rire. On a assez dansé, je te paye une mousse ?

Kro, pas Dom Ruinart, on a les bulles qu’on peut.

J’ai une bagnole, on va chez moi ?

Monter dans ce truc ? Je suis pas maboule !

 

Les mots du jour : balle, boule, bulle, bol, belle, bal, bel, bile, bêle.
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Verticale

Rêve céleste d’ascension

Une voie d’escalade à l’assaut des falaises de Buoux

Verticale absolue

À deux doigts du ciel, limpide ou nébuleux

Confier sa vie à un fil, pour en savoir le prix

Échapper à l’attraction terrestre

À tout ce qui nous leste

Nous colle aux talons

La tortue sur laquelle repose le monde

Un instant changée

Légère

En créature de l’air.

 

Les mots du jour : céleste, voie, nébuleux/se, leste, attraction, talon, fil, air, tortue.
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Poésie de l’aléatoire – défi n° 5

Je dis ma nostalgie française

D’un jour que je n’ai pas connu

D’une époque plus ingénue

J’aurais eu quinze ans ou bien seize

 

C’était un temps qui n’a plus cours

Où rêvaient de très jeunes filles

Dans les réunions de famille

De danseurs aux yeux de velours

 

Le tango sur le gramophone

La promesse à mi-voix donnée

Un baiser à-demi volé

Parfum fané des anémones.

Mots contraints : tango, français, réunion, donné, volée, nid.
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Multi-passes

Tonton était un cinéaste militant. Il tournait lui-même de petits films que la famille rassemblée regardait le dimanche sur le magnétoscope familial. Quand il avait commencé dans les années 60, avec le super 8, la durée des bobines et leur coût limitaient un peu son inspiration. A coups de trois minutes de mariages ou de premières communions, c’était plutôt amusant. Mais avec l’arrivée de la vidéo, les séances dominicales  avaient tourné à la torture. Non seulement il fallait supporter pendant des heures les cadrages acrobatiques qui nous donnaient le mal de mer, mais les scénarios de ses histoires avançaient à la vitesse d’un escargot cacochyme.

Sa seule véritable réussite, bien involontaire, fut un porno maison tourné avec la seule participation de ma tante Henriette. Ce chef d’œuvre de sérendipité portait le titre subtil de Multi-passes et racontait la vie dans une maison close ou Tante Henriette jouait tous les rôles : la mère maquerelle embijoutée et, grâce à divers accessoires et perruques, toutes les pensionnaires. Voir Tatie se trémousser à demi-nue en kimono ou seulement vêtue d’une toque de fourrure, baragouinant du chinois ou du russe, ça valait le détour, mais le clou du spectacle était son apparition en lolita de cent kilos, avec tresses blondes en pure laine et jupe plissée. Un parapluie jouait dans cette séquence un rôle sur lequel nous ne donnerons pas plus de détails. Bien sûr Tonton jouait l’unique client, ce qui nous fit découvrir avec ébahissement l’étendue de ses dons naturels.

Hélas, l’oncle n’était plus là pour recueillir nos applaudissements. Et c’est sa veuve éplorée qui nous fit don du carton de cassettes sans se souvenir que s’y trouvait encore ce bijou de l’érotisme français.

 

Les mots du jour : Parapluie Escargot Baragouiner Magnétoscope Militant Lolita Sérendipité Multipass Cadrage.
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Baby-boomer


Être né dans les années cinquante.

Avoir appris les tables de multiplication et les déclinaisons latines à coups de baguette.

Avoir pris une torgnole pour un oui ou pour un non, mais avoir vécu dans la nature en pleine liberté,

Avoir vu en noir et blanc à la télé le sourire du premier cosmonaute, Youri Gagarine.

Avoir attendu l’âge de dix ans pour voir mon premier lavabo, ma première baignoire.

Avoir gagné centimètre par centimètre de longueur de cheveux jusqu’à les sentir avec délices me caresser les épaules.

Avoir vu sortir chaque semaine des albums fabuleux de Led Zep, des Stones, des Who, les musiques avec lesquelles je vis encore aujourd’hui.

Avoir fumé mon premier joint sur les marches de l’escalier du palais de justice d’Aix, il y a pile 50 ans.

Avoir bombé sur les murs, pas un logo à la con mais de jolies phrases : IL EST INTERDIT D’INTERDIRE. JOUIR SANS ENTRAVES.

Avoir maquillé mes yeux au khôl, porté des bottes dorées avec 12 cm de talons sans étiquette queer ou drag-queen.

Avoir découvert le corps de la femme le cœur battant, comme un territoire mystérieux, pas sur Youporn. Avec la pilule, sans le sida.

Si on fait le compte, une assez bonne époque pour naître. Je recommencerais bien.

Les mots du jour : cosmonaute, lavabo, cheveux, tables, étiquette, phrase, escalier, musiques, femme.
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Nord Irlande

L’ambiance n’est pas à la fête cet après-midi au pub. Il faut dire que ce n’est pas vraiment l’heure. Ça ira sans doute mieux vers six heures quand les gars de l’usine viendront boire leur pinte. Bon, moi j’en suis déjà à la troisième et Murphy me jette des regards inquiets. Non qu’il ait peur que je devienne alcoolique, ça il s’en fout, ce qui le chagrine c’est mon ardoise qui s’allonge. Pour achever l’ambiance, la télé est calée sur la chaîne météo. Dépression sur la mer d’Irlande. Pas besoin de le dire, dehors il fait un temps de chien.

Et l’atmosphère n’est pas la seule à être déprimée. Quelle idée aussi de venir chercher l’oubli dans ce bled ? Une idée que je m’étais faite, l’inspiration qui reviendrait, avec la médiation des brumes océaniques. Le soir le pub plein de musique traditionnelle, bodhràn, tin whistle, peut-être une fille rousse aux yeux verts. La désillusion a été rapide. Murphy pour me faire plaisir met du Michel Sardou. La photo de la maison était pourtant parfaite, en bordure d’un bois où on se serait attendu à croiser un chevalier errant ou même une licorne, pas une piste de moto-cross.

La douleur de la perte est la même partout, mais c’est décidé, la semaine prochaine, je l’emporte avec moi dans les îles grecques. Qui sait, un bouzouki mélancolique, une Antigone aux yeux noirs…

La source

Alors Boris s’est mis à parler. Lui le taciturne, dont on tirait avec peine quelques mots au-delà du strict nécessaire. Qui répondait toujours aux questions sur lui-même par un sourire las, ou quelques accords de guitare, des mélodies sans paroles qu’il improvisait et que chacun comprenait à sa façon. Est-ce que c’était la vodka ? Soudain sa parole se répandait comme un fleuve qui aurait rompu ses digues. Il parlait de l’enfance, des jours enfuis que beaucoup avaient oubliés, que peut-être ils avaient laissé s’envoler dans le vent avec leurs paroles légères, dispersés dans le néant des mots quotidiens. Sa voix était à la fois douce et un peu rauque, rouillée d’avoir si peu servi, mais ses images étaient nettes, comme lavées, chacun s’y reconnaissait avec surprise. Quelqu’un avait arrêté la musique, Boris parlait, on rapprochait des chaises, on aurait le temps de danser, la nuit était jeune. Et il disait les amours naissants, dont tous, même les mariés, les héros du jour, avaient perdu la source ; ils versaient des larmes en la retrouvant, limpide et fraîche. On comprenait que lui aussi avait aimé l’une et puis l’autre, l’un et puis l’autre et qu’ils étaient tous unis dans ce grand récit qui se faisait depuis si longtemps et qui sortait enfin. Et tous comprenaient que le miracle n’aurait lieu qu’une fois, que le livre se refermerait bientôt, mais qu’il serait en eux, à jamais.

Image : Bratsk, Siberia 1967 | Elliott Erwitt
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Poésie de l’aléatoire – défi n° 3

Relevons le défi, voyons où il nous mène

(Et tâchons de ne pas y passer la semaine)

Poètes philosophes et savants astrologues

Tous vos doctes traités vos pesants monologues

Et votre œuvre éternelle ô pauvres écrivains

Ne valent pas un clou tous vos écrits sont vains

Quand une jeune fille indépendante et fière

Éphémère vision sur ses jambes légères

Un matin de printemps passe sur le chemin

Votre plume s’arrête et vous tombe des mains.

Mots contraints : monologue, jambes, écrivains, semaine.
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