I will survive

Une idée saugrenue sans doute, que vouloir partager ici cette expérience. Je risque sérieusement de plomber l’ambiance, à quoi bon ? Pourtant c’est finalement quelque chose de joyeux.

Donc, on va partir de là. Je me réveille en réanimation. Intubé, des perfusions dans toutes les veines, des lumières qui clignotent partout, des bips qui s’égrènent dans le silence. Dans mon esprit en pleine hallucination, un filet de conscience, juste assez pour me demander si l’opération a eu lieu ou si elle va commencer. L’opération de la dernière chance, celle qui donnera au mieux six mois à mon enveloppe charnelle avant que je doive la quitter pour de bon.

Un temps impossible à mesurer s’écoule, une heure ou une semaine. On enlève le tuyau de ma gorge, je respire tout seul comme un nouveau-né. Vous pouvez couper le cordon. Mais impossible de fermer les yeux sous peine de voir défiler à une vitesse supersonique derrière mes paupières, un dessin animé, genre Disney sous acide, des flashes de bleu, de rose et de vert. Peu à peu je reviens dans le monde. Le chirurgien vient me voir. Il sourit, il m’explique quelque chose que je ne comprends pas bien, je crois qu’il est déçu de ne pas me voir sauter de joie devant le cadeau qu’il m’apporte. On a refermé, on a tout laissé en place. C’était une erreur, pas le machin grade quatre, juste un lymphome de rien du tout, encore une chimio et ce sera fini.

Des années. De la musique, des livres, des amis, des amours. Toute une vie à vivre.

 

Les mots du jour : saugrenue, cadeau, perfusion, amour, cordon, rose, quitter, revenir, enveloppe.

Tous les textes : https://popinsetcris.wordpress.com/2018/02/21/21-02-une-contrainte-saugrenue-par-une-marseillaise/

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Lipogramme sans e

Nous, conduits tambour battant par Popins, son humour lascif autant qu’abrupt, son knout cinglant, son nichon triomphal, nous n’avons pas d’obligation au coït banal, ni d’addiction au frisson furtif. L’imagination nous suffit pour jouir.  Son pouvoir sans compromission nous vaut un frisson coruscant, il va jusqu’à nous saisir d’un puissant courant roboratif, ainsi qu’un ouragan brûlant qui nous conduirait tout droit au divin Paradis. Sans condition, sans avoir à mourir, nous vouant aux houris du musulman par bataillons, au Walhalla du Viking sans souffrir au combat.

Daignant nous abrutir au travail contraignant, sachons toujours polir nos mots sans faillir à nos traditions. Ne sanglotons surtout pas sur la disparition d’un alpha ou d’un omicron ! Vingt-six survivants nous conduiront toujours au but, supports suffisants à nos vaticinations.

D’un trait abrupt, troubadours, finissons nos pantoums, nos lais, nos coblas. Twittons sans faiblir nos chants plaintifs ou nos rigodons rigolos !

Contraintes du 19/02 : Lipogramme sans e et/ou : tradition, abrupt, travail, imagination, condition, disparition, mot, pouvoir, support.

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Brève rencontre

Je t’avais pris en stop aux environs d’Arles, pas très rassuré quand même par ta gueule cabossée et ta carrure d’haltérophile. À la recherche d’une crèche pour la nuit, on avait suivi une route pleine de nids de poule et on s’était retrouvés entre chien et loup sur ce quai désert, sous les grues rouillées. Un air de bout du monde, d’abandon. Le vent sifflait dans les câbles, les embruns sautaient la jetée et nous balançaient en plein visage leurs gifles salées. On avait vite renoncé à la balade face au large et on s’était retrouvés dans l’abri précaire de ma 4L que les rafales secouaient. C’est là, en partageant avec moi tes dernières Camel, que tu avais fini par me raconter ton histoire. Ta carrière de videur, d’encaisseur de créances douteuses, de gorille pour des demi-sel ou des politicards de deuxième zone. Moi j’étais impressionné, loin de boxer dans la même catégorie, plutôt poids-coq que mi-lourd, plutôt baba cool que mauvais garçon. Tu avais même essayé de gagner ta vie, à Paris, comme étalon rétribué auprès des bourgeoises du XVIe. Mais il fallait avoir des manières, et ça, ce n’était pas ton fort. Et puis il y avait eu cette sale affaire, ce type qui avait essayé de te prendre pour un pigeon, et à qui tu avais serré le cou un peu fort. Cinq ans à l’ombre, pas mal de jours au mitard, et depuis, tu te réveillais toutes les nuits en te demandant si tu avais une araignée au plafond. On avait fini par dormir recroquevillés dans la voiture. Au matin, tu avais disparu et les dix sacs qui me restaient avec toi, mais, grand seigneur, tu m’avais laissé ta dernière cigarette.

Contraintes du jour : boxer, coq, étalon, grue, loup, araignée, pigeon, poule, gorille. (pas utilisés dans le sens de l’animal)

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Image : http://www.eos-numerique.com/members/pixeldou/?s=651e2dc601eda0a38ccd9d476f44f2b2

Tatouage

J’ai vécu ce printemps à l’entrée de l’hiver, Ondine. Quoi que tu aies décidé, il n’est pas possible de faire que cela n’ait jamais été. On n’abroge pas le passé, qu’il soit bon ou mauvais. Avec les années, j’ai appris à tout prendre, à tout accueillir. Même l’abîme où je suis tombé quand tu es partie. Je prétendais m’y être préparé, j’ignorais qu’il serait aussi profond. Tu n’as plus rien voulu savoir de nous, de notre amour étrange et si fort ; de nous, parce que nous étions deux à t’aimer, et que je sais qu’elle aussi t’aime et qu’elle t’aimera toujours, même si elle a décidé de m’ensevelir dans le silence. Et comme elle me manque aussi, elle qui connaît la soie de ta peau, le goût de ton sexe, le parfum pur de ton corps, le labyrinthe de ta pensée changeante, mon Ondine.

Les jours ont leur écume, que le vent disperse. Vous aurez, l’une et l’autre, beaucoup de temps pour l’oubli. J’en ai moins, j’y renonce. Pardon à toi, la plus brune, c’est sa trace à elle que je veux porter en tatouage, pour le temps qu’il me reste à vivre. Gravé sur ma peau, le bleu de ses yeux.

Texte contraint du 16 février. Les mots du jour : abîme, écume, soie, silence, abroger, parfum, labyrinthe, tatouage, bleu.

https://popinsetcris.wordpress.com/2018/02/16/jour-16-02-une-ecume-de-contrainte-par-un-cabinet-de-curiosites-poetiques/

 

Écriture contrainte du 15 février

Les mots du jour : hygiaphone, manivelle, car (le moyen de transport), groseille, rond, passe-crassane, moumoute, délirant(e), kangourou.

Oh, ma Popinette ! Viens faire la bise à ton papy ! Où je vais ? Ben, dame, je vais à la ville toucher ma pension ! Le car me laisse juste devant ! Ah, non, je peux pas t’emmener… Ben c’est que la dame de la poste, derrière son hygiaphone, elle me plaît bien, tu vois, et à chaque fois que je vois ses roploplos ça me donne des idées. Alors, quand j’aurai touché mes quatre ronds, j’irai les dépenser chez la Marcelle. C’est pour ça que j’ai mis un slip kangourou tout propre et ma jolie moumoute (elle est bien droite au moins ?) Et Marcelle, elle a de la patience, elle prend le temps de me démarrer à la manivelle, parce qu’à mon âge… Après ça je lui payerai un jus de groseille, parce qu’avec le minimum vieillesse on peut rien envisager de plus délirant. Et si elle râle, je lui dirai à la Marcelle : « Tu prends tes clients pour des poires, c’est une maison de passe-crassane ! » Ah ! Elle est bonne, non ? Bah, tu comprendras quand tu seras grande.

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Avril

J’ai fini par te raconter ces deux semaines de folie, la danse, le mime, les cascades, les réveils à l’aurore et les deux heures de travail avant le petit déjeuner après une nuit presque blanche, passée à jouer de la musique et à faire l’amour, Nadia, Anne-Yvonne, Cécile et les autres. Le manque de sommeil, le travail physique harassant et l’introspection continue avaient mis tout le monde à vif. Les fous rires et les larmes jaillissaient n’importe quand, au détour d’un exercice ou à la parole cinglante du Maître, tant nous étions poussés par lui à nos limites et au-delà. Je ne t’ai pas parlé d’Avril.

 

Elle s’appelait Coralie. Je l’avais baptisée Avril dans le journal que je tenais à l’époque, car je trouvais son prénom trop terre à terre pour l’elfe qu’elle était. Elle faisait apparemment partie d’un groupe composé en plus d’elle-même de deux hommes et deux femmes dont aucun ne semblait avoir l’âge adéquat pour être son père ou sa mère. La jeune sœur d’une des filles, sans doute.

 

C’est à l’aube du troisième jour que je l’ai vue. Sans doute était-elle arrivée la veille seulement. Dans la grande salle de l’ancienne filature, avant l’entrée du Maître, souvent les enceintes diffusaient Bach ou Vivaldi pendant que les gymnastes et les danseurs s’échauffaient en silence et que je cherchais à grappiller quelques secondes de sommeil. Ce matin-là c’était Purcell.

 

Sa chevelure était attachée un chignon lâche dont s’échappaient des mèches, mais quand elle la libéra, c’est une cascade de boucles couleur d’acajou qui coula jusqu’à sa taille. Elle était grande, de membres graciles. Son corps était presque celui d’un garçon. Seize ans peut-être.

 

Je laisse traîner mes oreilles et apprends le prénom de la nymphette rousse. Nous nous croisons souvent. Je la couve des yeux quand nous sommes à bonne distance. Elle est gaie, vive, se lance dans tous les exercices avec une énergie inépuisable. J’ai la certitude de ne pas exister dans son univers. Je m’en fais une raison. La beauté de ces jeunes files est un abîme. Il est permis de l’admirer, mais pas de trop près.

 

Un jour, à la sortie d’un exercice, l’un des professeurs nous demande de nous mettre par deux pour une séance de shiatsu. Pas le temps de manœuvrer, je vois le moment où je vais devoir toucher le corps en sueur du grand gaillard un peu gras qui me fait face. Je me détourne et elle est là. Je mets sur mon visage un sourire vide, elle me regarde à peine, nous nous asseyons en tailleur, face à face. L’exercice consiste en un massage des mains. Bien plus sensuel qu’il n’y paraît au premier abord, et bien plus intime quand il faut capter la respiration de l’autre et la faire sienne. Son visage reste impénétrable pendant que je malaxe doucement ses phalanges légères et même quand mon pouce s’enfonce dans sa paume son regard ne se laisse pas capter. Il me semble que les battements de mon cœur envahissent la salle.

 

Les jours passent, l’amour se donne et se fait aisément. On est encore dans les années bénies, avec pilule et sans sida, Ce sera bientôt la fin. Un garçon aussi passe très près, que je laisse passer.

 

Le dernier soir, une fête est prévue. On a mis sur des tréteaux des cubis de rouge et toute la nourriture qu’a pu fournir la modeste épicerie du coin. Des volontaires ont curé le bassin des herbes qui l’encombraient, il est de nouveau alimenté en eau claire par la rivière proche. Un garçon ose le premier se mettre nu, bientôt la tenue d’Adam et Eve est de rigueur. Les corps sont beaux, jeunes et musclés. Quand la nuit tombe, tout le monde est plus ou moins ivre. Bertrand joue du djembé en expert, les enceintes crachent Hendrix ou Buxtehude, tout se mélange, des filles dansent et leurs pieds soulèvent la poussière. J’ai tiré sur quelques joints, je suis assis tout habillé au bord de la piscine désertée, mes pieds trempent dans l’eau fraîche et le monde est en paix.

Un mouvement me fait me retourner. Elle est debout, tout près de moi, sur la margelle, dans une robe à fleurs Laura Ashley. Mon cœur s’emballe quand la robe vole par-dessus sa tête. La lumière qui descend des fenêtres éclaire doucement ses seins à peine ébauchés, le duvet presque impalpable de ses cuisses minces. Elle hésite un instant, décide de garder sa culotte sage.

 

Elle se met à l’eau en frissonnant et pour la première fois ses yeux croisent les miens. Leur couleur est invisible mais je sais qu’ils sont d’un bleu tirant sur le vert. Son sourire est pour moi, le premier. Le bassin est profond. Diaboliquement, je rêve de sauvetage héroïque, mais elle nage avec grâce, prenant soin toutefois de ne pas mouiller sa chevelure nouée serrée. Elle revient bientôt de mon côté.

— Elle est froide !

Déjà ses lèvres virent au bleu. Elle s’appuie à la margelle un peu haute. Je lui tends mes mains qu’elle saisit et je la hisse hors de l’eau. Elle n’est pas lourde. Elle entoure de ses bras son torse et grelotte un peu. La culotte mouillée révèle une toison légère. Une impulsion, je retire mon tee-shirt.

— Ne mouille pas ta robe.

Je l’aide à enfiler le tee-shirt, qu’elle accepte sans manières, lui frotte le dos avec vigueur pour la réchauffer. Ce sont des gestes que l’on fait pour un enfant, n’est-ce pas, et quiconque me verrait à cet instant verrait les choses ainsi mais quand mon geste se change en caresse et qu’elle se presse contre moi et noue ses bras autour de mon cou, tout change. Et là, au vu de tous, ma bouche cherche sa bouche et la trouve. Ses lèvres sont froides et ont un goût de source mais sa langue est brûlante et connaît le baiser. Un reste de sagesse me dit que je suis en train de commettre une folie et que je m’apprête à faire pire, mais cette voix, je ne veux pas l’entendre.

C’est elle qui rompt l’étreinte. Elle se penche, ramasse sa robe et s’enfuit.

 

Le lendemain, après une nuit à me retourner sans trouver le sommeil, je traîne la mort dans l’âme parmi les groupes qui s’enlacent pour les adieux. Je ne la vois nulle part. Et puis au moment où j’ai renoncé, la voilà, avec les deux couples qui l’accompagnent, chargés de sacs à dos et d’instruments de musique. Je reste pétrifié. Elle me croise sans me parler. Les autres me sourient. Malgré le soleil d’août déjà brûlant, un froid de glace coule dans mon ventre. Je la regarde partir, la gorge serrée. Mais elle laisse le groupe s’éloigner, se retourne et court vers moi. Elle est dans mes bras, elle sanglote. Je lui dis que je l’aime, que je l’aimerai toujours. Une voix l’appelle, elle se détourne et disparaît.

 

 

La contrainte était Cease anxious World, de H. Purcell.

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Écriture contrainte du 11 février

Les mots du jour : concupiscent – bougainvillier – amphigourique – soliveau – hiémal – hyalin – rioter – postéromanie – flavescent. On la joue épistolaire.

Chère amie,

Vous avez dû, depuis votre retraite provençale, ouïr des nouvelles de ma descendance. Un enfant m’est né, alors que mon âge avancé semblait m’en ôter l’espoir à jamais. Certes, c’est une fille, et mon nom s’éteindra avec elle, mais vous savez que si je ne suis pas exempt d’orgueil, je suis au moins épargné par la postéromanie, au point que j’ai choisi de toujours signer mes œuvres d’un nom d’emprunt. La gloire m’indiffère, davantage encore lorsqu’elle est posthume ; le bruit qu’on fait dans le monde ne dure pas plus que celui du Soliveau de La Fontaine, les grenouilles s’en émeuvent un temps, mais en peu de jours elles l’auront oublié. §

De méchantes langues prétendent que c’est au jeune amant de mon épouse que je dois cette naissance quasi miraculeuse. S’il en est ainsi, que m’importe. J’écoute les rumeurs et en riote par devers moi, pourvu qu’il me soit donné dans mon grand âge, quand le froid hiémal s’emparera de mes os, de me réchauffer au rire hyalin de cette enfant, à ses boucles flavescentes. Car je la vois déjà, bien qu’elle ne soit encore qu’un enfançon, poursuivant un cerceau sur le boulingrin devant la façade couverte de bougainvilliers, ou servant à ses poupées un goûter de biscuits et de chocolat sous l’œil concupiscent de Nestor, notre bichon.§

Chère amie, vous aurez la bonté de pardonner l’allure un peu amphigourique de cette lettre. C’est encore un des tours de l’espiègle marquise de Popinse, ma jeune voisine, qui a imaginé de nous contraindre, ses amis et moi, à employer certains mots dans nos écrits. Elle se moque de mes rides, mais elle est charmante et a de l’esprit comme un ange, aussi je cède à tous ses caprices.§

En attendant de vous revoir, chère amie, sachez que je reste à tout jamais votre humble et obéissant serviteur.

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